Dis papa, la vie privée, c’est quoi ?

Vie publique, vie privée, vie professionnelle, vie intime … le monde qui vient remet-il en question les notions avec lesquelles nous avons grandi ? Réinventer l’identité au XXIème siècle devient une nécessité.

Pour le salarié, la vie est simple, la loi est pensée pour lui. Assorti des codes du travail, des conventions collectives etc. elle définit tout ce que la personne morale Entreprise a le droit d’imposer : contraintes de temps, d’espace, de mouvement, d’expression… Et tout le reste, c’est la vie privé. L’Entreprise est priée de faire comme si elle ne savait pas que cette autre vie existe, est censée opérer en indépendance complète de celle-ci, et chaque incursion d’une vie dans l’autre est sujette soit à des règles finement ciselées, soit à des controverses cornéliennes.

Un beau jour, une salariée revient de son congé maternité avec son nouveau-né en écharpe. Elle allaite, elle décide donc de le garder près de lui toute la journée. Ne serait-elle pas mieux dans le confort de son domicile pour bien profiter des premiers mois de son enfant ? A son chef, elle dit que non, qu’elle a besoin, envie de travailler, de reprendre son rythme. Mais ce “non” ne serait-il pas le fruit d’une culture d’entreprise patriarcale qui nie l’existence des différences de genre en exigeant à chacun de se comporter comme un homme ?

Autant qu’il peut, le législateur définit donc ce que l’entreprise a le droit de prendre, d’imposer par la vertu du contrat de travail, et la vie perso, pas besoin de le définir du coup, car c’est simplement “tout le reste”. Mais en 2020, si vous lisez ces lignes, on a du déjà vous le dire et le répéter : le mur de la vie pro/perso est en train de s’effondrer.

Prenons un exemple de bon goût : vous aimez le rouge. Sauf que votre entreprise arbore un magnifique logo bleu, alors elle vous demande d’aimer le bleu, c’est la couleur officielle. Beau joueur, pendant les heures de bureau vous acceptez de jouer le jeu et de dire que vous aimez le bleu. C’est normal, c’est le boulot. Le soir, rentré chez vous, votre canapé est rouge, votre télé est rouge, votre voiture est rouge… Tout allait bien jusqu’à ce billet LinkedIn où, pour faire la promo d’un nouveau produit, vous avez dit que vous aimiez le bleu. Malheur ! Tous vos camarades d’école, vos copains du rugby, vos amis d’enfance, se moquent de vous. “Mais que t’arrive-t-il ? On sait tous que tu détestes le bleu, voyons ! C’est ta boite qui te force à mentir ainsi ?” L’impact n’est pas que désastrueux pour votre réputation, mais aussi pour celle de l’entreprise. L’exemple paraît pusillanime, je vous laisse tirer le train de cette même dynamique sur des sujets de société à plus fort enjeu.

Le numérique, avec son phénomène de longue traine qui se déploie un peu partout, rend l’information si liquide que le mur en devient perméable. Et les flux non-marchands (Connaissance, Confiance, Emotions), qui sont les contenus, la charge utile que transportent les technologies de l’information, prennent alors droit de cité dans l’univers professionnel, que Ford et Taylor avaient justement bâti totalement dénués de ceux-ci, permettant ainsi à l’organisation scientifique du travail d’advenir. Rien de tel que de nier l’humanité des personnes pour avoir des salariés qui se comportent comme des robots, planifiables, rythmés, obéissants. Il y a un article complet sur les 5 flux, je ne vais pas tout reprendre ici, et il y en a même un autre qui va plus loin sur comment la révolution numérique détaylorise l’économie.

Cette convergence vers une personnalité unique est-elle pour autant synonyme d’abandon intégral de toute intimité ? Point du tout : être en cohérence avec soi-même n’implique absolument pas d’abandonner toute forme d’intimité. Etre vrai, ne dire que la vérité ce n’est pas pareil que dire TOUTE la vérité. On prend même bien la peine de le préciser dans le fameux serment “Toute la vérité, rien que la vérité”. Je suis bien dans ma peau mais j’ai quand même fait le choix de ne pas en exposer certaines parties à tout le monde…

On découvre donc que ce “Tout le reste”, que le législateur ne s’est pas donné la peine de définir en détail puisque c’est la frontière du périmètre professionnel qu’il convenait de bien marquer, ce “Tout le reste” est composé de parties plutôt publiques, et de parties plutôt intimes. Quand je me promène dans la rue, je n’hésite pas à montrer mon visage, mais je prends bien soin de toujours porter au moins un caleçon … Il y a donc une autre membrane, un autre frontière dans ma vie, celle de l’intime d’une part, et de l’extime, de ma vie publique d’autre part. J’utilise le mot “membrane” parce qu’elle est plus souple, plus circonstancielle. J’ai en fait plusieurs sphères d’intimité, une avec mon conjoint, une avec mes enfants, une avec ma famille élargie, avec mes camarades de rugby, avec mes collègues, etc.

La notion de vie publique est le plus souvent débattue pour des personnalités publiques (la photo de tel président à la plage), mais dans notre ère où nous sommes tous amenés à avoir notre quart d’heure de gloire, où nos traces numériques sont innombrables et permanentes, il convient de la généraliser à nous tous. Nous devons apprendre à la gérer, à construite cette membrane, car elle joue un rôle clef dans la définition de notre identité. C’est à moi de décider ce que je suis prêt à partager à qui, et à personne d’autre.

Je pense à cet ami qui est assez populaire sur Twitter dans la communauté des franciliens qui vont au travail en vélo. Il a des milliers de followers. Un jour, par hasard, je découvre au détour d’une phrase qu’il est un grand fan d’escalade. Pourtant, il n’en parle jamais. Je sens bien que c’est une histoire entre lui et la montagne, qu‘il ne serait pas bienvenu que je partage ma découverte sur les réseaux sociaux. Ca l’embarrasserait, il m’en voudrait un peu. C’est son choix. Je ne peux qu’essayer de le comprendre, travailler sur moi pour le respecter, mais comment pourrais-je le juger pour cela ? Dans la même veine, je ne me permets jamais de juger qu’une personne a mis trop ou pas assez de son intimité sur les réseaux sociaux. Certains mettent toutes les photos de leur mariage, celles de leurs enfants, d’autres sont plus réservés. A respecter.

Là où le bât blesse, c’est que si le mur pro/perso était sujet à beaucoup d’attention du système, puisque le bon fonctionnement de l’économie industrielle en dépendait, on ne peut pas en dire autant de la membrane intime/extime. L’école, l’état et l’employeur n’ont pas de prise sur cette membrane qui d’une part se trouve entièrement dans le périmètre perso, donc hors d’atteinte et d’autre part dépend de la sensibilité de chaque individu. Pire, les nouveaux acteurs de l’économie numérique ont un intérêt financier objectif à nier l’existence de l’intime, pour récolter un maximum d’information et nourrir leurs algorithmes. Et quand l’école n’est pas là, quand la rue, la société n’est pas là pour éduquer nos enfants, la charge en revient aux parents. Sauf que ces derniers ne sont pas toujours les plus au fait des enjeux du numérique, au point de pouvoir donner des leçons à leurs enfants…

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Changer notre regard sur le monde : passer de pro/perso à public/intime, une posture compatible avec le futur du travail.

C’est un défi majeur auquel notre société est confrontée, que de parvenir à banaliser cette notion de vie publique/vie intime, en remplacement de l’ancien paradigme vie pro/vie perso. Le futur du travail nous le demande. Jeff Bezos ne s’est pas démonté face au chantage d’atteinte à sa vie intime, sans doute que pour le reste il était aligné avec lui-même. Il semblerait que notre malheureux candidat, au delà de l’intimité violée, ait également révélé un désalignement entre son personnage public (qui est dans son cas, aussi une identité professionnelle), et son identité réelle. Un désalignement qui pouvait être tactiquement tentant dans le cadre d’une course aux voix. C’était sans compter sur la transparence du monde qui vient.

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Entrepreneur, father, barbarian, dreamer, prospectivist, teal evangelist, optimistic, french-vietnamese, parisian, feminist, caretaker. Blind to legal fictions.

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